Todo bom, todo beleza

Notes et impressions furtives lors d'une résidence avec la compagnie Dana à Belo Horizonte, Brésil. Je découvre, rencontres, je suis traversée, émotions, contrastes, je ne comprends pas tout, lâcher-prise. Y revenir.
 Rio, centre ville.  Messieurs, Attenzione! Que préfères-tu faire de ta langue? Lécher la chair d'une femme ou lui parler? Ou es-tu de ceux qui, plus au rebut encore, perdus et défaits, sont tiraillés entre les deux, quelqu'un qui voudrait faire les deux, ou qui aurait une opinion, quelle qu'elle soit, mais se décide, ou se déciderait
pour l'autre? Dis-moi : lequel es-tu? (Nick Tosches, L'humide et le sec / CHALDÉE)
 Rio. Dans un escalier qui relie le bas et le haut d'une colline, un bout de favela et un quartier résidentiel. Passage de béton entouré de végétation foisonnante. La pauvreté n'est pas une perte, la pauvreté ne signifie pas être démuni. Presque un manifeste.
 Petit short blanc et chemisier rose en tulle bon marché. Faux ongles rouges mais vrai sourire lumineux. Grain de peau velouté. Elle a dansé comme une reine en haut de ses talons bleus démesurés. Elle est la vie et la beauté.
 Elle nous explique qu'elle travaille dans la même rue depuis 20 ans. Elle a douze enfants. Tous travaillent avec elle, à vendre babioles et bonbons aux feux de circulation. Le père est malade, alors ça fait vivre la famille. Et ça leur évite de trainer, de virer mal, même s'ils vont à l'école par ailleurs. La loi Lula accorde une subvention familiale de 80 R$ par enfant pour arrêter le travail des gamins. Mais ce n'est pas assez pour vivre: si elle meurt, comme c'est elle qui rapporte le gros du salaire, ses enfants n'ont plus rien. Elle parle du paradoxe des institutions publiques qui font travailler sans scrupules des mineurs de 15 ans.  Et des travaux pour la prochaine coupe du monde pour nettoyer les quartiers environnants, c'est-à-dire virer les gamins des rues pour que les touristes ne voient pas ça, afin de donner une image propre du pays.
 Si j'étais Robert Stack, je connaîtrais la chanson, et la chanson, elle me connaîtrait, et je m'endormirais sans rêver et mes mains trembleraient, et mes yeux se fermeraient lorsque le puits en moi se viderait de tout sauf de la terreur du désir, et j'aurais des complets gratis, croisés un jour, et droits le lendemain. (Nick Tosches, Si j'étais Robert Stack / CHALDÉE)
 Ma jeunesse, comme je vois à présent les choses, a été ce qu'elle devait être. Je suis vivant, et alors que j'écris ces lignes, l'aube radieuse de cette infinie bénédiction qu'est un nouveau jour, un nouveau souffle, m'envahit. A présent, je veux apprendre le tango, pour pouvoir danser avec grâce sur les tombes de mes pairs, qui tombent comme des mouches autour de moi, après des jeunesses, et des vies, tout ce qu'il y a de plus convenable et de plus sain. Mens sana in corpore sano, qu'ils disent. Mais un esprit sain dans un corps sain n'est rien d'autre qu'une simple et jolie fleur dans un simple et joli vase. Le monde est plein de ces phrases toutes faites. Mon cul, et prépare tes chaussures pour danser car, ayant survécu à ma jeunesse et à tout ce qui a suivi, j'apprécie à présent la folie plus douce des rives sur lesquelles j'ai été déposé, et j'attends avec impatience ce tango dans le cimetière, avec toi, ma douce, ou sur toi. (Nick Tosches, Jeunesse / CHALDÉE)
 Lia do Vagon. Elle habite dans une maison hallucinante, ouverte aux quatre vents. Il y a longtemps, elle habitait avec sa famille dans un wagon de train dans sa cour, d'où son nom. Ses enfants ont grandi, sont partis. Elle a accumulé tant d'objets récupérés que toutes les pièces sont envahies. Tout cela peut servir à d'autres. Elle est connue ici, on vient souvent la solliciter pour avoir ci ou ça. Elle semble heureuse et folle à la fois, ici et ailleurs. Toujours pleine de douceur et de bonté. Ce qui me fascine, c'est qu'elle semble chuchoter aux objets qui l'entourent.
 Fin de la fête organisée pour le retour de Margot et Clarissa, après un an passé en France. Beaucoup d'émotions, de pleurs, d'embrassades, de cachaça, de régalades à manger, de chants, de rigolades, de danses. Trop, tout est trop. Tout est bien, tout est beauté, tout est joie, tout est tranquille. Mais. Ça déborde. Un coeur gros comme ça.
 Son chapeau vert à paillettes est la première chose qu'on ait vu de lui. Flottant parmi les passants. On l'a vu avancer de dos. Démarche altière, canne virevoltant au bout des doigts. On l'interpelle. Fernando, yeux bleux, cheveux et barbe roux clair. 30 ans maxi. Il vit de tours de passe-passe aux feux de circulation pour gagner quelques pièces. Et dort dans la rue, juste là où je le prends en photo. Dans un recoin, sur une simple couverture. Au pied des barbelés qui bordent le mur, comme partout. Ses traits sont tirés, mais son regard est calme et serein. J'ai l'impression d'avoir un condensé du Brésil sous les yeux. Misère, débrouille, poésie, force de vie.
 Fête des quinze ans. Ici dans les milieux aisés blancs, c'est un moment plus important dans la vie d'une jeune fille que les 18 ans, le bac ou le mariage. Elles sont toutes habillées en supra-mini, talons démesurés. Ont l'allure de femmes de 30 ans dans des clubs branchés. Mais se tiennent encore comme des enfants.
 Delmira, que tout le monde appelle Bacana, parce qu'elle est vraiment chouette. A plus de 90 ans, c'est un petit bout de bonne femme, aux allures de vieux mec efféminé. Sourire canaille, l'oeil brillant, et une putain de poigne de fer. Elle tient ce resto où la cuisine rustique est excellente. Elle possède et gère aussi une ferme à 800 km de là. Et elle adore faire de la moto. Ponctue ses phrases de blagues et de clins d'oeil. Embrasse chaleureusement pour dire au revoir, la peau de ses joues est douce. Et glisse quelques mots pour que Dieu nous protège, qu'il nous accompagne de sa bonté.
 Tous les soirs, il y a une soirée quelque part pour aller danser. Samba, forro, choro, bossa ... Les corps parlent. C'est de la sensualité pure. Il n'y a que les corps, le rythme, les regards, les sourires. Le reste du monde n'existe plus.
 Sans une brise; et ayant renoncé à toute sagesse et sachant qu'aucun poème ni aucune âme humaine ne peut me sauver, je me couche et attends n'importe quel dieu qui soit assez indulgent et puissant. Etranger éternel, soutiens-moi. Etranger éternel, lève-toi. Etranger éternel, soutiens-moi. Etranger éternel, lève-toi. Je me donne à toi qui rassemble mes morceaux. (Nick Tosches, Contrapasso / CHALDÉE)
 Un club, tard dans la nuit. Malgré le rythme et la musique à fond, elles restent impassibles. Plus tard, quand les musiciens joueront en live, l'une d'elle se lèvera pour danser à nouveau. Déhanchés sensuels et grâcieux sur un jeu de jambes inouï.
 Pour me montrer, elle passe un des déguisements qu'elle a confectionné pour les enfants de la favela où elle donne des ateliers. Super-héro. Sur le canapé, Heleno joue de la guitare. Dans une autre pièce, Teuda fume sa maconha en regardant une tele-novela, et nous braille quelque chose. Haussement d'épaules, sourires, personne n'a compris. André sort voir son match. Mariana arrive peu après, embrassades. C'est tranquille et vivant.
 Tard dans la nuit. Elle arrive d'on-ne-sait-d'où. Raconte ses souffrances, la vie si dure. Ecoute. Main sur l'épaule. Réconfort. Elle montre la lumière du lampadaire, cite Dieu qui la soutient, se calme. Et disparait à nouveau dans la nuit.
 Favela Confusca. Léo nous accompagne car pas question d'y aller le soir sans quelqu'un du coin. ok. Pourtant Théda et Célina connaissent la famille, puisque par le passé elles y ont donné des ateliers auxquels ont participé certains des enfants. Avant, dans cette toute petite maison de briques, habitaient la grand-mère avec ses enfants et les 14 petits-enfants. Depuis elle a déménagé, mais une partie de la famille est restée.
 Favela Confusca. C'est surtout l'aînée qui me parle. Carla, 20 ans, très jolie, au sourire doux et triste. Elle rêve de devenir mannequin. Dans un recoin de la pièce principale, malgré le dénuement, un des gamins consulte facebook sur un vieux portable.
 Près des lavabos. C'est si discret que je suis passée plein de fois devant sans les voir. Des saints, une vierge noire, un chapelet, un bonbon en offrande. La religion, la foi est omniprésente, au quotidien, chez tout le monde. Elle semble ancrée, sincère, viscérale. Et absolument compatible avec cette sensualité débordante, cet esprit festif, ces excès, cette société pleine de paradoxes. Elle porte. Elle nourrit. Elle donne un sens. Et tout devient possible.
 Fête de Ste Anne, dans le jardin de l'asso Maloca, Mulheres da Villa. On me raconte l'histoire de Eva, cette femme d'une quarantaine d'années qui a je-ne-sais-combien d'enfants : dix, vingt? Qu'elle a adoptés, pris en charge, le terme importe peu. Tous dans une situation dramatique, délaissés, abandonnés. Alors elle prend soin d'eux et les aime. L'une d'eux a été grièvement brûlée suite à un accident, sa mère l'a abandonnée à l'hôpital. Cette femme l'a tout simplement ramenée chez elle. Ces deux gamines-là font partie de cette famille de coeur. Elles m'ont vue avec mon appareil, et m'ont fait signe de les prendre. Tendresse et dignité. La photo faite, elles ont disparu parmi les invités.
 Louis se rappela ce que le Copte disait: Si tu exprimes ce qui en toi, ce que tu exprimes te sauvera; Si tu n'exprimes pas ce qui est en toi, ce que tu n'exprimes pas te détruira. (Nick Tosches, Ce que le Copte disait / CHALDÉE)